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Le café de l’espoir : la vie de personnes déplacées en Colombie

Des femmes travaillent dans une caféière © ACDI-CIDA/Jean-François Leblanc
Grâce au Programme alimentaire mondial, appuyé par l'ACDI, les familles de la ferme peuvent recevoir des vivres en attendant que leur travail (principalement la culture du café biologique) porte ses fruits.
Une dizaine de femmes descendent de la montagne en souriant, le visage tanné par le soleil des Andes. Pleines d'espoir, elles s'en vont mettre en terre une cinquantaine de plants de café. Avec un peu de chance, la récolte de café biologique sera suffisante d'ici deux ans pour répondre aux besoins de leur commune composée de 41 familles, soit 192 personnes.

Cette commune se trouve à 38 kilomètres de Pasto, la capitale du département de Nariño, en Colombie. Au milieu du champ, Carmen Pantoja, la responsable du groupe, explique : « Tous les membres de la commune sont des personnes déplacées qui ont fui leur région d'origine, principalement le département du Putumayo, à cause des combats entre groupes armés. La plupart des hommes, des civils, ont été tués. Nous sommes toutes des femmes déterminées à refaire nos vies dans une région plus sûre. »

Le gouvernement colombien a fourni la terre pour installer la finca Montana, une petite ferme sur les riches coteaux de la municipalité de Chachagui. Le Programme alimentaire mondial (PAM), appuyé par l'ACDI, a fourni des rations alimentaires pendant quatre-vingts jours afin que les femmes et les enfants qui y habitent puissent subsister pendant leur installation. Chaque ration pèse environ 50 kilos et permet de nourrir cinq personnes pendant quarante jours. On y retrouve de l'huile de maïs, de la farine de blé, du sel, du sucre et des céréales (fèves, riz ou lentilles) - de quoi fournir environ 2 100 calories par personne par jour.

Pourtant, malgré la pauvreté, la Colombie n'est pas un pays sous-alimenté. La présence du PAM s'explique par le grand nombre de personnes déplacées vivant dans des conditions extrêmement précaires. Sur une population de 44 millions d'habitants, la Colombie compterait entre 2,5 et 4 millions de déplacés.

Juanita, une femme de la commune, raconte : « Les groupes armés illégaux sont venus pendant la nuit et ils ont tué mon mari. Ils m'ont donné quelques minutes pour quitter ma maison avec mes trois enfants. Nous sommes partis en pleine nuit vers Pasto, la ville la plus proche, en emportant seulement ce que nous avions sur le dos. À la ville, j'ai trouvé refuge dans un abri temporaire et je me suis inscrite comme déplacée auprès du ministère du Bien-être social. Quelques jours plus tard, j'ai trouvé un travail de vendeuse de fruits dans la rue. C'est auprès d'autres personnes déplacées que j'ai entendu parler de la finca Montana et du travail de plantation en cours. »

Comme Juanita, chaque femme de la commune a une histoire tragique à raconter pour expliquer la disparition ou la perte d'êtres chers et son départ précipité de son village d'origine.

Une femme qui prépare de la soupe. © ACDI-CIDA/Jean-François Leblanc
C'est l'heure de la soupe à la ferme La Montana. Dans des conditions rudimentaires, les femmes s'organisent pour cultiver 130 hectares de terres sans leurs conjoints, morts ou disparus à la suite des combats entre forces rebelles et militaires.
La finca ne peut accueillir qu'environ 27 femmes à la fois, car la commune ne dispose que de deux habitations. Les femmes se sont engagées à se répartir les tâches : certaines travaillent à la ferme, qui compte 130 hectares, tandis que d'autres occupent des emplois temporaires à la ville (services domestiques, vente dans les rues, lavage de vêtements, etc.). La rotation des familles se fait tous les huit jours. Avec l'appui du ministère de l'Agriculture et de l'Institut colombien de développement rural, les femmes recevront une formation portant sur la culture du café, l'élevage du bétail et l'entretien potager.

Madame Pantoja explique : « Le travail est difficile, car nous n'avons aucune machinerie et il n'y a pas d'homme pour faire les gros travaux. Nous avons d'abord nettoyé le pré de tous les arbrisseaux sur 10 hectares, creusé les trous de plantation, enrichi le sol, fait des semis sous abri, arrosé régulièrement et prié Dieu que la pluie vienne à temps par la suite ! »

Juanita ajoute tristement : « Le plus difficile est de laisser les enfants à la ville, entre les mains de parents ou même de voisins, afin de pouvoir venir travailler ici. Nous espérons construire dans les cinq prochains mois 27 habitations qui nous permettront de nous retrouver toutes ici avec nos familles. » L'Organisation internationale pour les migrations offre son appui financier et technique à cet égard.

Cependant, les obstacles ne manquent pas. La finca est éloignée de la ville et la commune ne dispose pas de moyens de transport. La route de terre se transforme rapidement en un sentier, et il reste deux petits ponts à construire. La ferme ne produit pas encore assez pour fournir une source régulière de revenus, les emplois sont rares à Pasto, une ville accablée par un taux de chômage de 19 %, l'hôpital et les écoles sont éloignés…

Une femme appuiée sur une cloture sourit © ACDI-CIDA/Jean-François Leblanc
Carmen Pantoja est responsable du groupe de femmes installé sur la ferme. Elle garde un moral d'acier malgré les difficultés d'installation et l'éloignement des services de base dans ce coin du pays.
Dans ce contexte, la contribution du PAM est essentielle. Manuela Angel, une représentante du PAM, explique : « L'octroi de nourriture en échange de leur travail sur la ferme permet aux femmes de survivre jusqu'au moment des premières récoltes de fruits, de légumes et de céréales comme le maïs et les frijoles (des fèves). Nous assurons aussi le suivi en matière d'éducation et de santé, en collaboration avec les ministères colombiens concernés. » L'Institut interaméricain de coopération pour l'agriculture a pour sa part fourni une quarantaine de bovins et 70 000 semences de café afin d'assurer des revenus et de la nourriture à moyen terme.

Carmen Pantoja et ses compagnes remontent les pentes du pré vers leur maison aux pièces dénudées. Ces femmes manquent de tout. Elles ont faim, leur travail est dur et les résultats de leurs efforts tardent à venir. Elles savent aussi qu'elles ne retourneront jamais chez elles à cause de la guerre larvée qui y perdure, mais aussi en raison des souvenirs douloureux de mort et de violence qu'elles préfèrent laisser enfouis. Ce qu'elles conservent, cependant, c'est une volonté de fer et l'espoir que leur café biologique deviendra un succès parmi les amateurs de café du monde entier.


Le Programme alimentaire mondial dans la région de Nariño



Depuis plusieurs années, le Canada appuie la présence en Colombie du Programme alimentaire mondial (PAM), une organisation multilatérale des Nations Unies dont le mandat est de fournir des aliments en cas d'urgence aux plus affamés de la planète.

Le PAM y est actif notamment par l'entremise du programme « Opération prolongée de secours et de récupération » (Operación Prolongada de Socorro y Recuperación), qui vient en aide aux personnes les plus vulnérables, ce qui inclut les personnes déplacées en raison des conflits armés internes.

Le PAM est très actif dans le département de Nariño, dans le Sud-Est du pays. Les combats entre groupes armés illégaux se poursuivent dans cette région depuis plusieurs années, et le taux de personnes déplacées a augmenté dramatiquement de 52 % entre 2007 et 2008. Sur une population de 1,6 million de personnes, le département compte environ 35 000 personnes déplacées et 10 000 personnes bloquées dans leur communauté par les combats et les mines antipersonnel.

Selon Manuela Angel, une représentante du PAM en Colombie, « l'impact de ces déplacements forcés est très grand sur les familles, surtout les enfants. Selon les évaluations faites en septembre 2009, plus de 20 % des enfants de 8 mois à 10 ans souffrent de sous-alimentation chronique. Étant donné que plus de 23 % des familles n'ont aucun revenu, les gens dépendent totalement de l'aide alimentaire. »

Depuis l'arrivée du PAM dans le département de Nariño en 2006, l'organisation a dispensé de l'aide alimentaire à plus de 82 000 personnes déplacées ou vulnérables. Mais son travail ne s'arrête pas là. Le PAM travaille aussi à prévenir le décrochage scolaire et le recrutement forcé des enfants par des groupes armés; il fournit des cantines communautaires pour les enfants hors des écoles; et il donne des vivres aux populations qui se retrouvent bloquées derrière les zones de combat. Depuis 2008, le PAM appuie chaque année plus de 530 000 personnes déplacées et vulnérables dans l'ensemble de la Colombie.

Madame Angel ajoute : « Un de nos plus grands défis est de subvenir aux besoins d'une population croissante tout en faisant face à la hausse de nos coûts d'achats. La crise économique a provoqué une flambée de près de 7 % des prix des aliments et du combustible pour le transport, et malheureusement, l'appui des pays donateurs n'a pas suivi. Le manque à gagner se fait sentir sur les populations les plus vulnérables, entre autres les groupes autochtones et les Afro-Colombiens. »