
>Après avoir livré un témoignage bouleversant, une jeune femme victime de violence est réconfortée par Martha Espinosa, directrice régionale du projet pour Plan International Canada en Colombie.
Juan a vu son frère se faire tuer par un groupe relié aux narcotrafiquants. Gloria a perdu son frère et son cousin dans des circonstances semblables. Ces deux jeunes de 18 ans parlent ouvertement de leur rancœur à un groupe de soutien réunissant une vingtaine de personnes autour d'un projet de
résolution de conflits pour les adolescents . Juan raconte : « J'ai rencontré par hasard l'assassin de mon frère, encore en liberté. Il avait peur, mais je lui ai dit qu'il n'avait rien à craindre de moi, car je sais que la violence engendre encore plus de violence. »
Ces paroles pleines de sagesse ne lui sont pas venues facilement. Heureusement, Juan s'est joint au projet de résolution de conflits au cours des mois précédents, et il est maintenant un jeune constructeur de paix. Ce projet, mis en place par Plan International Canada et appuyé par l'ACDI, a pour but de donner à des jeunes victimes de violence, de discrimination ou de rejet les moyens de reprendre leur place dans leur école, leur famille et leur communauté. Pour y parvenir, on mise sur le dialogue, l'ouverture aux autres, la participation civique et la recherche d'une paix intérieure qui favorise la paix sociale.
Comme l'explique Martha Espinosa, directrice régionale du projet pour Plan International Canada, « cette approche est axée sur les droits de la personne et les droits des enfants. Compte tenu de la misère et du climat de violence qui règnent dans la région, ces jeunes pourraient facilement être recrutés par les groupes armés illégaux. C'est ce que nous voulons éviter ». Mais leur cheminement vers la paix n'est pas facile, car
la situation dans ce coin de pays est tragique.
Nous sommes à Tumaco, une ville côtière du Sud-Ouest de la Colombie qui compte environ 175 000 habitants. Depuis plus de quarante ans, le pays est aux prises avec une guerre interne larvée opposant les forces gouvernementales et les deux principaux groupes armés : les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l'Armée de libération nationale. À cette situation déjà très dangereuse pour les populations civiles s'ajoute la présence d'autres groupes armés illégaux combattant pour des intérêts privés, et de narcotrafiquants en quête de routes de contrebande et de territoires pour cultiver la coca (dont on extrait la cocaïne).

Les jeunes animateurs du projet entourent Joëlle Barbot (rangée du haut, 3e à g.), spécialiste de l'ACDI en matière d'égalité entre les femmes et les hommes. Les projets de l'ACDI tiennent compte de cette problématique importante.
Ces guerres intestines ont frappé toutes les régions du pays à divers degrés. Le port de Tumaco est une porte de sortie idéale pour acheminer la cocaïne vers l'Amérique du Nord. Les groupes armés tentent donc de contrôler la région de production, plus à l'Est, et la route qui mène à Tumaco. Des populations entières sont attaquées et fuient vers des lieux plus sûrs. De nombreuses personnes se réfugient en ville en espérant que des parents ou des amis puissent les accueillir.
C'est le cas d'Anita, 16 ans et enceinte de son premier enfant, qui raconte ses difficultés : « J'ai dû quitter mon village quand les FARC ont attaqué notre région pour prendre possession de nos terres. Nous nous sommes retrouvées, ma mère, mes deux soeurs et moi, à Tumaco, et nous ne connaissions personne. C'était très difficile, mais grâce aux jeunes qui participent au projet sur la paix, j'ai pu trouver un réseau qui m'a appuyée et qui m'a redonné confiance en moi et en mes possibilités. Je suis retournée aux études et j`élèverai mon enfant en sachant que je pourrai compter sur l'appui d'autres jeunes. » À Tumaco, plus de 10 % des jeunes filles de 11 à 14 ans sont enceintes. La sensibilisation à la planification familiale fait partie du travail des animateurs du groupe.
Les 300 jeunes et les 284 parents formés à la résolution pacifique de conflits dans le cadre du projet démontrent une assurance, une capacité à dialoguer et une détermination remarquables. De plus, la formation de jeunes par d'autres jeunes et la participation de professeurs se sont avérées efficaces pour assurer des retombées significatives dans les communautés visées.
Neuf institutions scolaires et 80 professeurs de la région participent au projet. Cristobal Portocarrero Bustos, professeur à l'école San Luis Robles, remercie Plan International Canada et l'ACDI de leur appui. Il affirme : « Grâce à ce projet, les jeunes découvrent qu'il y a d'autres façons de régler les conflits et de se faire respecter, et que cela ne passe pas nécessairement par la violence. Ils apprennent à dialoguer, non seulement entre eux, mais aussi avec le reste de la société. »
Plan International Canada et son projet sur la résolution pacifique de conflits sont aussi actifs dans d'autres régions de la Colombie. Cela leur permet de créer des réseaux de jeunes qui ont une influence accrue dans les écoles et les communautés participantes. L'ACDI a fourni 2,5 millions de dollars pour appuyer la deuxième phase du projet. Plan International Canada travaille maintenant avec plus de 15 000 jeunes pour promouvoir une culture de paix et leur offrir une formation professionnelle qui facilitera leur entrée sur le marché du travail.
À Tumaco, une région marquée par la pauvreté, la violence et la faible présence des services gouvernementaux, ces adolescents représentent l'avenir d'une communauté aux prises avec un conflit majeur et complexe. Comme ces jeunes le soulignent, « la paix, ce n'est pas une colombe blanche; la paix, c'est une fête pleine de couleurs à laquelle nous sommes tous invités à participer. »
Face aux conflits, les arts comme moyen d'expression

Des participants au projet sur la résolution des conflits démontrent, dans une pièce de théâtre, qu'il existe des solutions pacifiques à la violence.
Devant une assemblée de parents et de jeunes, au son d'une musique rap, quatre jeunes expriment leur révolte face à la violence, mais aussi leur espoir de changer le monde qui les entoure.
Les arts et la culture sont largement utilisés comme moyen d'expression et de dialogue par ces jeunes constructeurs de paix. D'autres, de leur côté, présentent une pièce de théâtre dans les écoles pour exposer les problèmes quotidiens dans leur communauté et les solutions pacifiques qu'ils utilisent pour les résoudre. Les scènes abordant la violence engendrée par la discrimination, le recrutement forcé par les groupes armés illégaux, le trafic de stupéfiants et la discrimination envers les Afro-Colombiens de la côte Pacifique constituent les moments forts de leur oeuvre. Les solutions proposées, axées sur le dialogue, peuvent paraître naïves pour des étrangers, mais elles semblent être les seules à pouvoir résoudre près de cinquante ans de guerre civile et de conflits internes.
Les défis du développement à Tumaco
Seconde ville portuaire de Colombie sur la côte Pacifique, San Andrés de Tumaco abrite une population diversifiée composée à 89 % de descendants africains, à 6 % d'indigènes et à 5 % de métis. La concentration d'Afro-Colombiens s'explique par le grand nombre d'esclaves africains amenés dans la région depuis le XVIe siècle. Ces esclaves travaillaient surtout dans les mines, les plantations de canne à sucre et les vastes exploitations agricoles espagnoles.
À cette population largement discriminée s'ajoute le mouvement plus récent des personnes déplacées, victimes du conflit entre forces gouvernementales et groupes armés illégaux qui sévit dans le département de Nariño, où se situe Tumaco. Ces déplacés, à la recherche de sécurité et de travail, doivent migrer vers la ville après avoir été chassés des régions rurales. Depuis 10 ans, 5 638 familles ont trouvé refuge à la ville.
Les indicateurs socioéconomiques pour la région sont accablants : 58 % de la population ne peut répondre à ses besoins de base (nourriture saine en quantité suffisante, eau potable, logement acceptable, etc.), comparativement à 27 % pour l'ensemble du pays. Près de 28 % de la population ne sait ni lire ni écrire.
Dans ce contexte difficile, les enfants et les jeunes de moins de 19 ans, qui forment 50 % de la population, sont plus durement touchés. Selon l'UNICEF, au moins une recrue de la guérilla sur trois a moins de 18 ans. C'est pourquoi l'ACDI a un programme complet pour venir en aide aux enfants et aux jeunes, notamment dans les domaines de la prévention et de la lutte au recrutement, de la réintégration dans la société, de la résolution de conflit, de la protection et de l'éducation. Elle vise ainsi à briser les cycles de violence qui accablent la Colombie et à préparer les générations futures à mieux s'intégrer aux activités économiques légales.