
De jeunes animateurs du projet La Muralla Soy Yo ! (La muraille, c'est moi !) discutent du plan de la journée afin de sensibiliser les jeunes aux méfaits de l'exploitation sexuelle commerciale des enfants.
Anita a 12 ans et arpente la plage de La Boquilla. Elle est abordée par son deuxième client de la journée. Il est 15 h et les affaires tournent au ralenti. Le client, un touriste à Carthagène, a su trouver cette future partenaire sexuelle grâce au chauffeur de taxi qui l'a amené de l'aéroport à son hôtel.
Quelques minutes plus tard, le vacancier et la jeune Colombienne se présentent à l'hôtel pour obtenir une chambre. Sur le mur, une inscription : La Muralla Soy Yo ! (La muraille, c'est moi !). La préposée qui accueille le couple, voyant le jeune âge de la fillette, demande à l'homme s'il existe un lien de parenté entre eux. L'homme hésite et ne sait que répondre. La préposée lui indique que l'exploitation sexuelle des enfants est un délit grave en Colombie, pouvant entraîner une condamnation de 14 à 25 ans de prison sans possibilité de remise de peine pour le ou la coupable. L'homme, dans un espagnol hésitant, décide de renvoyer la jeune fille chez elle.
L'exploitation sexuelle commerciale des enfants est un problème important à Carthagène. Cette ville portuaire d'un million d'habitants, qui fait face à la mer des Caraïbes, est une destination recherchée pour le tourisme sexuel. Malgré la présence de réseaux criminels solidement implantés dans la ville, Luz Stella Cárdenas, fondatrice et directrice de la Fondation Renacer, est déterminée à éradiquer l'exploitation sexuelle commerciale des enfants et des jeunes.
Récemment, grâce à l'appui de l'ACDI, cette intervenante et psychologue de formation a mis sur pied le projet La Muralla Soy Yo !, destiné à protéger les mineurs ― garçons et filles ― de l'exploitation sexuelle commerciale. Le projet vise à faire de chaque Carthaginois travaillant dans l'industrie touristique un rempart contre l'exploitation sexuelle des enfants, à l'image de la vieille ville et de son rempart, construit pour la protéger des pirates et des envahisseurs de tout acabit.
Madame Cárdenas explique : « Nous nous battons contre ce fléau depuis plus de dix ans. Au début, l'industrie touristique locale nous considérait comme des fauteurs de trouble. Tant les hôteliers, les marchands à la plage, les chauffeurs de taxi que les représentants de la municipalité nous percevaient comme une organisation pouvant nuire à l'essor de la ville et à sa réputation. Nous avons peu à peu réussi à les convaincre que la ville ne pouvait se développer de manière durable en s'appuyant sur le tourisme sexuel, pratiqué autant par les Colombiens que par les touristes étrangers. »
Depuis la mise sur pied du projet et les efforts de sensibilisation de la Fondation Renacer, des policiers patrouillent plus régulièrement les plages et font du travail communautaire auprès des jeunes, des restaurateurs et des vendeurs ambulants afin de s'assurer que les enfants ne soient pas prisonniers d'un réseau d'exploitation sexuelle. La policière Erika Martinez explique : « Je connais presque tous les enfants de mon secteur. Si j'en rencontre un au milieu de la journée, je lui demande pourquoi il n'est pas à l'école. »
Les locateurs de motomarines, présents sur la plage toute la journée, font de même. Le président de l'Association des propriétaires de motomarines, Aramin Mejía, explique : « Lorsque nous voyons de très jeunes filles, et souvent de jeunes garçons, en compagnie d'adultes dans une relation équivoque, nous le signalons à la police. Nous avons compris que le tourisme sexuel n'est pas bien, ni pour nos enfants, ni pour le commerce. »

Une agente de la police communautaire participe à une pièce de théâtre pour informer les jeunes des dangers de l'exploitation sexuelle commerciale.
Quatre travailleurs de rue du projet Renacer, recrutés à même les quartiers pauvres de Carthagène, arpentent régulièrement les coins chauds de la ville pour cibler les jeunes à risque. Ces derniers sont invités à participer à des ateliers, à des jeux de groupe, à du théâtre d'animation, à des dialogues ouverts et à des réunions d'information sur les infections transmissibles sexuellement (ITS) afin de pouvoir bien comprendre les dangers auxquels ils s'exposent : l'intimidation, la drogue, les ITS et la dépendance affective.
Madame Cárdenas décrit la situation : « La pauvreté des gens n'explique pas tout. Les jeunes sont souvent issus de milieux très violents ou vivent dans des familles dysfonctionnelles. Ils recherchent la possibilité de faire de l'argent facilement, mais aussi une acceptation sociale qu'ils n'ont pas dans leur milieu immédiat. Bien souvent, une jeune de 11 ans sera exploitée sexuellement avec l'appui de son entourage ― parents, amis, voisins - qui profite de la situation. Elle recherchera une figure paternelle, un « daddy » qui s'occupera d'elle. Et malheureusement, les clients ne manquent pas avec le grand nombre de touristes dans la ville. »
Un effort commun
Carthagène accueille plusieurs centaines de milliers de visiteurs chaque année. Elle souhaite d'ailleurs obtenir une certification internationale comme destination touristique d'envergure, notamment grâce à sa vieille ville fortifiée, déclarée patrimoine mondial par l'UNESCO en 1984. La tâche n'est pas simple, car les exigences de la certification sont élevées et l'exploitation sexuelle commerciale des enfants demeure un problème.
Les instances gouvernementales et les partenaires du secteur privé travaillent avec la Fondation Renacer pour s'attaquer à l'exploitation sexuelle commerciale des enfants et instaurer un code de conduite dans les commerces locaux. La municipalité a mis en place un plan de sensibilisation à ce sujet. Des ateliers sont offerts aux jeunes dans les écoles de la région. L'Association des propriétaires d'hôtels appuie le projet, et la police exerce une surveillance plus active. Quant aux contrevenants, ils se heurtent à un processus judiciaire plus vigoureux visant à les faire comparaître devant les tribunaux. En outre, un projet de loi contre l'exploitation sexuelle commerciale des enfants et des jeunes, élaboré par Renacer, a été voté en juillet 2009; il permet de poursuivre avec plus de vigueur les contrevenants.
Cependant, les actions en justice ont donné peu de résultats à ce jour. La collecte de preuves probantes, les problèmes d'interprétation avec les touristes étrangers et les nombreuses circonstances atténuantes font qu'il est difficile de condamner les personnes impliquées, notamment les propriétaires de maisons de passe et les proxénètes.
Heureusement, Luz Stella Cárdenas et son équipe de huit personnes ne se découragent pas. Leurs efforts ont permis de joindre près de 600 enfants de 7 à 17 ans et 300 parents.
À cela s'ajoute le travail de coopération et de sensibilisation de tous les intervenants principaux à Carthagène. Le projet est doté d'un budget de 600 000 $, dont une grande partie provient du
Fonds local pour la gouvernance et les droits et la protection des enfants, le
Fondo Canadiense para la Niñez (en espagnol).
Madame Cárdenas travaille aussi avec les médias locaux afin de les sensibiliser à cet enjeu majeur, tant pour les enfants que pour la réputation de la ville et de ses citoyens. Elle explique : « La lutte contre l'exploitation sexuelle commerciale des enfants est avant tout une question de respect des droits des enfants ― des droits reconnus par toutes les conventions internationales. De façon surprenante, les garçons sont autant affectés que les filles, avec près de 50 % de jeunes victimes mâles. C'est aussi une question sanitaire importante, car près de 8 % de ces jeunes sont porteurs du VIH. Nous devons les appuyer dans le respect de leurs droits et leur redonner une place pleine et entière dans la société. »
Depuis quelques années, le mandat de la Fondation Renacer s'est élargi. Il inclut maintenant la réhabilitation des victimes de l'exploitation sexuelle et des toxicomanes. Une maison d'accueil pouvant loger une cinquantaine de jeunes a ouvert ses portes en banlieue de Carthagène. Là, des jeunes de 10 à 17 ans peuvent vivre dans un environnement sécuritaire et retrouver la confiance nécessaire pour affronter leur milieu sans se sentir coupables ou victimes passives. Avec l'appui de psychologues, ils réapprennent à vivre sans la pression d'être victimes de l'exploitation sexuelle et d'avoir à vendre leur corps et une partie de leur âme.
Le travail est long, et plusieurs jeunes doivent rester à la maison d'accueil jusqu'à deux ans avant de pouvoir retourner dans leur famille. Mais l'effort en vaut la peine : même si leur enfance leur a été volée, ils peuvent désormais espérer vivre une vie plus stable, épanouie et enrichissante.
Hôtels de luxe ou hôtels de passe ?

Tous les commerçants sont invités à participer aux efforts de la communauté pour lutter contre l'exploitation sexuelle commerciale des enfants. Ici, les locateurs d'embarcations sur une des plages de Carthagène aident à cibler les contrevenants et à sensibiliser les jeunes.
Joan McMaster est offusquée. Elle s'explique mal comment « sa » ville a pu devenir un lieu d'exploitation sexuelle commerciale des enfants. À titre de présidente de l'Association des hôteliers de Carthagène, elle connaît bien l'étendue du problème. Son hôtel affiche fièrement l'écriteau La Muralla Soy Yo ! (La muraille, c'est moi !), le symbole d'un établissement qui lutte contre l'exploitation sexuelle commerciale des enfants.
Aux autorités municipales réunies pour la circonstance, elle explique : « C'est impensable que des fillettes de 8 ans se retrouvent dans nos établissements pour vendre leurs corps à des touristes. Les hôteliers doivent faire partie de la solution, non du problème. Nous devons travailler ensemble ― chauffeurs de taxi, vendeurs ambulants, propriétaires d'appartements, restaurateurs, conducteurs de calèches et autres intervenants du domaine touristique ― afin de refuser d'informer les touristes qui recherchent des plaisirs sexuels avec des mineurs. »
La solution passe entre autres par des efforts concertés entre la municipalité, les hôteliers, les propriétaires d'appartements et les instances judiciaires. Cependant, des taux élevés de pauvreté et de chômage créent un milieu propice à l'exploitation sexuelle commerciale des enfants. De plus, un grand nombre de Colombiens déplacés par les conflits internes viennent gonfler le nombre d'immigrants dans la ville. Les enfants de ces déplacés sont souvent recrutés par les groupes mafieux et les groupes armés illégaux, qui s'en servent dans leurs réseaux de drogue, de prostitution et de trafic humain.
Les droits des jeunes, une priorité de l'ACDI en Colombie
L'appui de l'ACDI à la Fondation Renacer s'inscrit dans un effort plus global visant à faire avancer le respect des droits de la personne et à réduire les inégalités et la pauvreté au sein des populations les plus vulnérables, surtout chez les enfants et les jeunes. En visant plus particulièrement ces deux groupes, l'ACDI contribue à briser les cycles de violence qui accablent la Colombie et prépare les générations futures à mieux s'intégrer aux activités économiques légales.
Par l'entremise de sa stratégie pour la Colombie, l'ACDI vise trois objectifs concernant les droits des enfants et des jeunes :
- accroître la capacité des principales institutions de la Colombie, des communautés et des familles à remplir leurs engagements internationaux à l'égard des droits des enfants et des jeunes
- appuyer une éducation de qualité et pertinente pour tous les enfants et les jeunes, sans discrimination
- renforcer la capacité des garçons et des filles (surtout les plus marginalisés), ainsi que des organisations qui travaillent avec eux, à faire valoir leurs droits